Paris-Plages Libération
18/07/2003

Jean-Christophe Choblet, 36 ans. Scénographe, il a conçu l'opération Paris-Plages, qui reprend ce dimanche.

J'avais dessiné sur le sable, Jean-Christophe Choblet en 5 dates :

- 1966 Naissance à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine)
- 1984 Entre à l'agence d'architecture Roux-Alba
- 1992 Départ pour les Cévennes avec sa compagne
- 1995 Embauché par le scénographe François Confino

Avril 2002 Démarre sur la première édition de Paris-Plages

Un gentil garçon a fait l'année dernière un beau dessin de plage pour le maire de Paris. Après, on a mis les parasols, les transats et les palmiers sur les quais de Seine, c'était sur l'image. À la fin de l'été, on a démonté. Les gens étaient très contents et le maire aussi.

Jean-Christophe Choblet, 36 ans, scénographe, fait le métier qui lui va. Il « raconte des histoires ». L'an dernier, il a raconté à deux millions de visiteurs qu'ils étaient à la plage. « Si les gens n'y croient pas, la scénographie, ça ne marche pas. » Ils y ont cru. Les promeneurs ont été « les acteurs de Paris-Plages », en costumes (maillot de bain), avec accessoires (pique-nique) et rôle (bronzer). En apparence, Choblet ne s'est pas pris la tête : Bertrand Delanoë, maire de Paris, « voulait un événement sur les quais de la Seine sur le thème de la plage ». le scénographe a répondu avec « du classique » : parasols et cabines de bains, rayures et transats, sable et palmiers en pots. Paris-Plages a été créé de manière légère, rapide, simple.

Choblet aussi a l'air léger. Il est gai, souriant, ravi du « conte de fées » qui lui arrive. Fils d'un menuisier et d'une ouvrière, il vient d'une banlieue sud – « cité des Roses rouges à Villejuif, collège Karl-Marx, tue Youri Gagarine », habite « en location » à 4 kilomètres d'Uzès (Gard), a quitté Paris il y a dix ans. Il n'est ni cynique, ni blasé. Et ne s'acharne pas à donner une image de profondeur. L'an dernier, il a été « abasourdi » par le succès. Quand Denis Baupin, adjoint aux Transports, explique que Paris-Plages est une expérience pour éjecter définitivement les voitures des berges de la Seine, Choblet, lui ne s'aventure pas sur un terrain aussi lourd : « Ce sont des problèmes qui me dépassent. Attention, je reste scénographe… » Et en scénographie, « on travaille sur le sentiment, pas sur la fonction ». Voilà un garçon qui ne se pousse pas du col. Avec ses installations démontables, il ne parlerait pas qu'aux émotions… de cet à priori, Jean-Christophe Choblet n'est pas complètement dupe : « Je pense que Paris-Plages est pérenne, mais à un autre niveau ». Les parasols ne resteront pas là toute l'année, les nouvelles habitudes qu'ils créent, si. « Et une nouvelle habitude dans une ville, ce n'est pas quelque chose qui se perd facilement ». S'emparer d'espaces qui ne vous étaient pas destinés par exemple.

Dans la vie qu'il raconte, Jean-Christophe Choblet se décrit comme le résultat de « rencontres fortes » qui le forgent. À 18 ans, il est étudiant en arts plastiques. Il débarque dans l'agence d'architecture Roux-Allba. « D'abord, ils m'ont accepté avec mon look punk ; à l'époque, j'avais une crête. Et puis, le père Roux a regardé mes dessins, m'a dit que c'était pas bon, m'a montré ce que c'était le dessin, la perspective, l'architecture. il m'a donné envie. » Et en prime, « le goût du travail ». À 23 ans, il tombe sur Sylvie Del Percio. Elle est vendeuse, a quitté l'école très jeune. Elle veut descendre s'installer dans les Cévennes. Elle part la première en 1992, « pose le cadre » comme elle dit. Il se souvient : « J'avais vachement peur de partir. Je ne pars jamais nulle part tout seul. » Avec Sylvie, il découvre tout un système culturel et associatif qui permet de vivre pour à peu près bien avec 3000 francs par mois, de monter « des petits évènements culturels d'hiver pour les gens qui habitent là toute l'année ». Il apprend à trouver un vieux cinéma, à monter une « nuit du ciné », décorer la salle, faire un petit resto éphémère ; des travaux pratiques. Aujourd'hui, Sylvie et lui ne sont plus en couple, mais toujours associés. À 29 ans, il démarche François Confino, scénographe renommé, qui vit près d'Uzès et vient de gagner le schéma directeur de l'Exposition universelle de Hanovre, prévue en 2000. Il embarque Choblet dans le bateau. Celui-ci signera le pavillon du XXI e siècle à Hanovre.

À 35 ans, Jean-christophe constate que le 11 septembre 2001 vient de geler les affaires. Il « réactive le réseau parisien ». Dominique Alba, architecte, son ancienne patronne désormais membre de l'équipe municipale, le recommande à la directrice de communication du maire, Anne-Sylvie Schneider. C'est elle qui montrera le travail de Choblet à Bertrand Delanoë. Une autre rencontre se produit, entre le maire et le dessin de Choblet cette fois. « C'était exactement ce que nous voulions. Il nous a fait rêver », dit Anne-Sylvie Schneider. Denlanoë fait alors un cadeau royal à cet inconnu : la chance de s'exprimer sur une scène de trois kilomètres de quais classés au patrimoine mondial de l'humanité. « Il sait très bien qu'il doit beaucoup à la mairie, dit Anne-Sylvie Schneider. Mais nous aussi, on lui doit beaucoup. »

Ce que Paris lui doit, c'est d'avoir concrétisé une intuition. Le sentiment que les citadins ne demandaient qu'à s'emparer de ces quais sur lesquels les voitures déboulent le reste du temps. Pour être interviewé, le scénographe donne rendez-vous square de l'Hôtel de Ville. Une bande de verdure coincée entre la Seine et la voie express qui vous passe à un mètre cinquante dans le dos. Il y a pourtant des retraités sur les bancs et des jeunes sur l'herbe. A croire que, même quand Paris-Plages n'est pas ouvert, c'est déjà Paris-Plages dans les têtes. Peut-être parce que cette affaire n'est pas aussi anecdotique qu'elle en a l'air. « Il n'y avait pas beaucoup de plage » admet Choblet, conscient que les surfaces de sable déployées l'an dernier n'étaient guère abondantes. « Mais ce n'était pas le problème. Le problème, c'était de faire un lieu vaste, confortable et gratuit. » À Paris-Plages comme dans l'auberge espagnole, on apportait son pique-nique, sa musique son hamac, ce qu'on voulait. Les berges et le matériel se contentaient d'être là, à disposition. Il résume : « Vous avez un fond, qui est le problème de l'espace public, confortable et gratuit. Et vous avez une utopie, qui est la plage. »

Chez Choblet aussi, il y a un fond. On ne peut pas toujours être léger. François Confino dit de lui qu'il est « solide », Sylvie Del Percio qu'il est « sérieux dans le travail et très vite angoissé, contrairement à ce qu'on pourrait croire ». En « s'arrachant » de la banlieue, Jean-Christophe Choblet a fait une découverte : la force des lieux. « L'endroit où moi j'étais, cité des Roses rouges à Villejuif, je ne sais pas comment on peut y rester, sauf si on a pas le choix. Je ne savais même pas qu'on pouvait habiter un endroit comme Montaren, à 4 kilomètres d'Uzès. Ce n'est pas pour ça qu'il n'y a pas de problèmes à Montaren, mais il y a une qualité intrinsèque du lieu. » Ces choses-là ne sont pas éphémères. Mais il arrive que l'éphémère les révèle. Alors, derrière les beaux dessins des gentils garçons, on trouve parfois les lourdes questions que posent les villes d'aujourd'hui »

Sibylle Vincendon Libération, le 18/07/03

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